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Article paru dans Souffle n°1

Le dernier souffle du Canard

Le Canard du Coin est un journal indépendant d’information et d’enquêtes locales, nul et génial, qui sort son premier numéro à Tours en novembre 2006 et stoppe sa parution deux ans plus tard, en octobre 2008. Le mag l’invite, dans un dernier souffle, à bredouiller ses derniers mots Jean-Pierre.

Un nouveau support d’information et d’expression paraît, un magazine indépendant et local, pas pareil, servi par plusieurs personnes en ébullition et porté par une Léacomotive débordante d’énergie : Souffle. Souffle on te dit. Sur les braises ? Dans les bronches ?  

Le vilain petit canard

Treize numéros dont un gratuit (le dernier), 800 à 1000 exemplaires vendus par numéro (donc environ 3000 lecteurs), 280 abonnés, 68 points de vente, un ordinateur portable noyé dans le café, deux menaces de procès, un président de la république rencontré : c’est le palmarès en chiffres du Canard du Coin, résultat local d’un mouvement national (international ?) de critique des médias poussant à créer une presse alternative, indépendante, locale. Il était bon (et logique faut pas déconner) qu’il soit critiqué pour sa mise en page moche, ses illustrations rares et mal rendues, son maigre nombre de pages, ses couleurs hasardeuses, sa qualité inégale d’un numéro à l’autre, ses numéros plus faibles, et quelques articles pourris… Ces faiblesses ont toujours été assumées, admises et revendiquées par une équipe de non-professionnels souhaitant plutôt vivre, malgré tout, une aventure joyeuse de presse alternative que subir un beau journal papier avec plein de vide et de pensée néo-conservatrice libérale dedans (comme le sont par exemple La Tribune de Tours et Oblik, pour ne pas citer La Nouvelle République…). C’est vrai qu’on aurait pu faire des efforts des fois… Et on n’a pas toujours été fiers du résultat. Et du coup on n’a pas toujours été soutenus comme on l’espérait.

 Mais c’est pas grave, on a fait ce qu’on a pu et on a aussi nos fleurons : notre rubrique « Rions un peu avec notre quotidien local » ; nos posters en page centrale (« la carte de la presse alternative en France » ; « Matin brun, nouvelle anti-fasciste ») ; nos articles sur les mouvements sociaux et pour le logement des sans-papiers, les faucheurs Monéo, Donnedieu de Vabres-Germain-Pelletier, le préfet raciste, le festival Rayon Frais, l’événement Tours sur Loire, la saga de la politique anti-bruit à Tours, les piscines, la présidentielle à Tours, la justice, les élections municipales ; nos récits (« Rotary Club : l’aventure à deux pas de chez vous », « Conférence de pub chez Bardet ») et bien sûr notre « Baraque à Fritz » aux mille brèves drolatiques ou assassines.

 Nous partîmes cinq (cents); mais par un prompt renfort…

Comme Le Nouveau Ligérien avant nous (édité pendant plusieurs années dans les nineties, la fatigue et la démotivation - et  non le manque d’argent, nous étions à l’équilibre financier - ont eu raison des membres du Canard du Coin. Ce qui prenait de l’énergie et du temps aurait pourtant pu être mutualisé : ce n’était pas l’enquête et la rédaction qui nous épuisaient mais la distribution, la gestion au quotidien ; nous n’avons eu de cesse de l’écrire et le dire, espérant que les bénévoles se précipiteraient par milliers pour nous filer un coup de main. Merci bien sûr à ceux qui ont répondu à l’appel même s’ils ne sont pas restés… On n’a pas su convaincre, donner envie, accueillir les « nouveaux » qui se pointaient. A Lille, leur journal indépendant s’appelle La Brique et le rédacteur en chef nous a assuré que 50 personnes se battent mensuellement pour écrire dans leur canard et que la distribution se fait à l’aise, qu’ils croulent sous les écrits et que leur difficulté à eux c’est de choisir parmi les articles réalisés. On a bien du merder quelque part…

 Merde et Merci

Alors merde. Merde aux 3000 lecteurs, 280 abonnés qui n’ont pas voulu (ou pu…) consacrer une heure par semaine de leur temps (cela aurait été bien suffisant vu le nombre) pour constituer un véritable contre-pouvoir, un outil d’information puissant à Tours ; au  noyau dur de l’équipe (dont je suis membre) qui ne s’est pas ménagé, s’est fatigué trop vite, n’a pas su accueillir les « nouveaux » et a renoncé au moment même où le Canard émergeait enfin ; à tous ceux que je croise aujourd’hui et qui me disent « c’est bien dommage que ce soit fini…Si vous relancez, appelez-moi je serais là ! » ; et bien sûr aux personnes engagées, aux militants, qui n’ont pas été foutus de soutenir une presse indépendante à Tours sous prétexte qu’on ne réalisait pas exactement le journal qu’ils rêvaient de lire.

 Et puis merci. Merci aux 3000 lecteurs, 280 abonnés d’avoir soutenu le Canard, d’en avoir parlé, de l’avoir acheté, d’y avoir cru. Merci aux salariés, Côme et Pierre, qui malgré la difficulté ont tenu bon, et sans qui les exemplaires du numéro 3 auraient fini dans la Loire, sans suite. Merci à tous ceux que je croise aujourd’hui et qui me disent « c’est bien dommage que ce soit fini…Si vous relancez, appelez-moi je serais là ! » parce que ça donne aussi envie d’y revenir, de relancer le bouzin en étant plus nombreux, de recommencer d’une autre façon, en tirant les leçons de la première expérience. Ou de participer à d’autres réalisations, même un peu différentes, comme Souffle.

 Le Canard du Coin est mort : vive la presse indépendante !

Le Canard du Coin est mort mais la presse indépendante est nécessaire et aujourd’hui plus que jamais indispensable. C’est un crève-cœur d’apprendre des faits sans en voir une trace dans la presse locale. Si un journal indépendant existait aujourd’hui, on pourrait y lire ce qui n’a pas été abordé ailleurs: une enquête sur le scandale des Foulées de l’emploi organisées par la Direction du travail, le récit (déprimant je vous jure) du choix du prestataire dans l’attribution de la salle de musique amplifiée de l’agglo, la couverture de la privatisation de la Poste à Tours, des articles détaillés sur les mouvements sociaux locaux, la colère d’Hervé Novelli (ancien membre d’Occident, d’Ordre Nouveau puis du FN, devenu député d’Indre-et-Loire UMP et secrétaire d’état contre la diffusion de sa biographie illustrée par France 3 Centre, la disparition du carnaval de Tours, l’occupation d’une maison de retraite vide par des sans-papiers (le collectif de soutien se plaint en ce moment même des mensonges de la NR concernant leurs actions), la polémique autour du projet d’affichage en mairie de Salbris des noms des familles des délinquants de la ville, le système d’appels d’offres qui met en concurrence les associations d’insertion sur un même territoire, le passage de Guillaume Pelletier à l’UMP, l’enquête nécessaire sur l’agence Cytia et son propriétaire-maire-syndic de Saint-Cyr-sur-Loire Philippe Briand, la chute d’un arbre au jardin des Prébendes cet été et les actions écologistes (comme la Vélorution) sur plusieurs affaires d’aménagement urbain, la sortie de La Tribune de Tours, sac à pub gratuit… et tant d’autres faits à venir, qu’il est nécessaire de saisir, de transmettre, d’expliciter, de mettre à débat pour permettre l’engagement, donner envie d’agir. Pas ou peu de couverture pour ces informations pour l’instant. A moins d’un nouveau Souffle pour Le Canard du Coin ?