|
Editorial du n°4
Ensemble tout devient possible
L’organisation actuelle des
médias de masse en France n’a jamais été aussi critiquable. Depuis
les années 90, les effets désastreux pour la liberté de la presse de
la concentration des médias et de leur dépendance économique et
politique se sont fait constamment plus lourdement sentir.
Une des réponses du groupe de personnes qui a lancé le Canard du
Coin a été de créer une alternative en utilisant nos moyens
(limités), à travers une démarche spécifique (ambitieuse et
délibérément naïve) et à notre niveau (local). Créer donc une
alternative à ces mass médias, rejoindre ceux qui sur tout le
territoire construisent au quotidien une autre presse, dégagée des
contraintes (financières, publicitaires, politiques, systématisant
les connivences) des grands groupes de médias. Une presse
indépendante, alternative, subjective mais exigeante, pour le
peuple, engagée mais non partisane. La presse ne se définissant plus
comme un quatrième pouvoir, il s’agit modestement pour nous de
constituer et d’animer un contre pouvoir local et de tisser au
niveau national un réseau de ces contres pouvoirs locaux que sont
les médias indépendants.
Aujourd’hui, plus que jamais sans doute, les mass médias sont
influencés, contrôlés par des pouvoirs dominants. Nicolas Sarkozy
vient d’être élu président de la République. On ne peut s’empêcher
de constater que sa victoire s’explique en partie par son emprise de
grande envergure sur les médias dominants, une victoire à
l’italienne dirons-nous. Nous nous devons de rappeler des faits
explicites, qui n’ont que trop peu traversé le filtre des grands
médias :
- après une attente qu’il
avait estimé trop longue dans les studios de France 3, juste
avant l’émission de Christine Ockrent France Europe Express le
18 avril, il a pu dire : « Toute cette direction, il faut la
virer (...) Je ne peux pas le faire maintenant. Mais ils ne
perdent rien pour attendre. Ca ne va pas tarder »1.
Son programme pour les médias du service public est clair : il
faut qu’ils marchent au pas. La Société des Journalistes de
France 3 a réagi et condamné cette attaque par un communiqué de
presse le 23 mars 2007 ;
- le directeur de Paris Match, Alain Genestar, a été
démis de ses fonctions fin juin 2006 sur demande d’Arnaud
Lagardère (marchand d’armes et de journaux). Ce dernier aurait
pris cette décision dès la parution de la couverture de
Paris-Match du 25 août 2005 présentant Cécilia Sarkozy en
compagnie de son amant Richard Attias. On pense qu’Arnaud
Lagardère aurait subi des pressions de son ami très proche,
Nicolas Sarkozy. Les journalistes de Paris-Match ont même
parlé de « mise à l’écart pour des raisons politiques »2
;
- Jean-Pierre Elkabbach, directeur d’Europe 1 (Groupe Lagardère
également) avoue avoir consulté Nicolas Sarkozy en février 2006
pour « l’aider » à choisir le journaliste politique qui
serait en charge du suivi de la campagne de l’UMP. Elkabbach se
veut rassurant et assure que le journaliste finalement retenu
n’était pas dans la liste proposée par Nicolas Sarkozy ;
- de manière moins objective, l’organigramme des amis proches de
Nicolas Sarkozy est étonnant : Lagardère (marchand de canons et
de radios) est le parrain d’un de ses enfants ; Bouygues
(marchand de stades et d’espaces de cerveaux disponibles
réservés à la publicité) est l’un de ses meilleurs amis et
également le parrain de son fils, Dassault et Arnault sont des
proches... Certains sont d’ailleurs les témoins de mariage de
Nicolas Sarkozy. Arnaud Lagardère a même dit de lui qu’il le
considérait « non pas comme un ami, mais comme un frère »3.
Un homme public a le droit
d’avoir les amis qu’il veut. C’est vrai. Même quand, à eux tous, ils
représentent une majorité écrasante des médias français, des marchés
d’armement et une bonne partie de ceux des BTP (marchés publics bien
sûr) ? L’histoire nous le dira.
Jamais Nicolas Sarkozy n’aura été interrogé durant la campagne (et
même en dehors) sur ces faits précis, par des journalistes qui
s’autocensurent, par peur des représailles ou tout simplement par
connivence consentie. Nos « collègues » ont préféré parler
sous-marins, sondages et drapeaux français, c’est leur choix.
Le nôtre c’est la presse alternative. Et nous devons tous la
soutenir. La faire émerger, percer, grandir. La distribuer,
l’acheter, la vendre. La défendre, la critiquer, la construire. Et
on ne peut plus aujourd’hui, si l’on a pris conscience de l’état
désastreux des médias dominants, se payer le luxe de rechigner au
soutien d’une presse alternative, puisse-t-elle elle être en
exploration, en définition permanente, en construction, aux points
de vue multiples et parfois opposés.
C’est l’élément principal que nous a transmis Pierre Rimbert,
sociologue des médias et journaliste au Plan B4,
lors de sa venue à Tours pour la conférence que nous organisions
salle Paul Bert le 6 avril. Le Canard du Coin a pu être
critiqué, parfois vertement, questionné naïvement, applaudi
également, et nous en sommes très heureux. En aparté, après la
conférence, Pierre Rimbert répond à un lecteur déçu par certains
aspects du Canard du Coin (notamment le fait de ne pas privilégier
un traitement plus explicitement partisan dans ses colonnes) et
plutôt fier d’avoir arrêté de l’acheter en kiosque dès le numéro 2 :
« Tu as raison, en partie seulement. Le lecteur de la presse
alternative doit être exigeant et il a raison de l’être, de le dire,
de manifester son désaccord. Simultanément, la presse alternative
doit exiger des lecteurs un soutien inconditionnel, et que tous ceux
qui désirent une autre presse s’abonnent, la diffusent, tout en
gardant la possibilité de la critiquer. Sinon, c’est du consumérisme
militant, acheter seulement quand ça nous correspond pleinement... »5
Alors, le message est clair : il nous faut soutenir le Canard du
Coin à Tours, le diffuser, s’abonner (bulletin page 14), le
rendre public. Il n’est pas question de vouloir rester une simple
feuille de chou confidentielle. Notre ambition est de peser, de
devenir un contre pouvoir, et nous n’y pensons pas simplement quand
nous nous rasons (la barbe ou les jambes). Pour cela, la seule
exigence que nous nous posons pour continuer à exister, c’est
demander un soutien inconditionnel à nos lecteurs, même aux
critiques, même aux indécis, condition indispensable à la poursuite
de notre beau projet. De la même façon, faites abonner vos proches,
vos amis, faites découvrir à ceux qui vivent ailleurs La Lettre à
Lulu à Nantes, Le Ravi en région PACA, Fakir à
Amiens, La Feuille à Villeneuve-sur-Lot, Particules à
Rennes...
L’enjeu de la prochaine décennie est de résister aux médias de masse
qui ne diffusent plus d’informations libres. Nous n’arriverons pas à
compenser le déficit d’information au niveau national de façon
symétrique, de manière nationale. C’est dans une résistance
asymétrique, dans la création d’un réseau local d’une presse
indépendante, critique, exigeante que nous résisterons et
deviendrons un véritable contre pouvoir. Oui, ENSEMBLE tout devient
possible...
L’équipe du Canard du coin
1 Le Canard
enchaîné, 21 mars 2007
2 Communiqué de presse de la rédaction de Paris Match, 20
juin 2006
3 Séminaire du groupe Lagardère à Deauville, avril 2005
4 Bimestriel de critique des médias et d’enquêtes sociales,
disponible en kiosque, 2€
5 La retranscription se veut la plus fidèle possible, elle n’a pas
été réalisée mot à mot. |